Que restera-t-il de notre époque dans 10 000 ans ?

En résumé

L’histoire n’est pas seulement écrite par les vainqueurs. Elle est réécrite. Ramsès II et Hattusili III ont signé le même traité de paix, mais chacun en a donné une version qui servait sa propre gloire. La damnatio memoriae effaçait les noms des vaincus des monuments. Aujourd’hui, nos supports numériques sont plus fragiles que les tablettes d’argile. Ce phénomène porte un nom : le Digital Dark Age. Nous conservons tout, compulsivement, sans jamais décider ce qui mérite de survivre. Et nous détruisons, consciemment, des vestiges irremplaçables. La question n’est pas de savoir si nous perdrons notre mémoire. Elle est de savoir ce que nous choisirons de transmettre.


L’histoire n’est pas écrite par les vainqueurs. Elle est réécrite.

Il y a une phrase que l’on répète sans y penser : « l’histoire est écrite par les vainqueurs ». Elle est vraie, mais elle est incomplète. Les vainqueurs n’écrivent pas seulement l’histoire. Ils la réécrivent.

Prenons un exemple. En 1259 avant notre ère, Ramsès II et Hattusili III, roi des Hittites, signent un traité de paix. C’est un traité d’égal à égal. Mais les deux versions qui nous sont parvenues racontent deux histoires différentes.

La version égyptienne, gravée sur les murs des temples, présente Ramsès II comme un souverain invincible. Elle met en avant sa gloire et sa puissance, et justifie son règne aux yeux de son peuple.

La version hittite, découverte dans les archives royales de Hattuša, raconte une tout autre histoire. Hattusili III n’y est pas présenté comme un vaincu, mais comme un négociateur habile qui a garanti la paix et la sécurité de son royaume.

Chaque camp a adapté le récit pour renforcer son propre pouvoir et légitimer ses actions. L’écriture n’est pas un enregistrement objectif des faits. C’est un outil de construction de la réalité, façonné par ceux qui détiennent le pouvoir.

La damnatio memoriae : effacer l’autre de l’histoire

Les Égyptiens ne se contentaient pas de réécrire l’histoire. Ils effaçaient la mémoire de leurs prédécesseurs.

La damnatio memoriae est une pratique qui consiste à supprimer le nom et l’image d’une personne des inscriptions, des monuments et des archives. Elle était utilisée pour punir les dirigeants déchus, dont la mémoire devait être effacée de l’histoire.

Thoutmosis III, après la mort de sa tante et belle-mère Hatshepsout, a ordonné de marteler son nom et sa figure sur tous les monuments qui la représentaient comme pharaon. Il voulait faire comme si elle n’avait jamais régné. Il voulait s’attribuer ses accomplissements.

Hatshepsout est l’un des cas les plus célèbres de damnatio memoriae. Mais elle n’est pas le seul. La pratique était courante. Elle visait à contrôler la mémoire collective et à renforcer le pouvoir en place.

Ce qui a survécu de l’Égypte antique n’est pas ce qui était le plus important. C’est ce qui a échappé à la destruction. Ce qui a été jugé digne d’être conservé par ceux qui détenaient le pouvoir.

La Joconde : ce qui aurait pu disparaître

La Joconde est aujourd’hui l’œuvre la plus universellement reconnue de l’histoire humaine. Elle est protégée, étudiée, vénérée. Elle est devenue un symbole.

Mais pendant des siècles, elle était accrochée dans une simple salle de bain. Son cadre, précieux pour l’époque, attirait plus l’attention que le tableau lui-même. Un cadre doré, ouvragé, coûteux. Le genre de cadre qu’un peintre médiocre, dépourvu d’inspiration et de moyens, aurait pu convoiter.

Imaginons. Un peintre sans talent, ayant besoin d’un support pour sa propre œuvre, trouve ce cadre. Il ne voit pas la virtuosité de la Joconde. Il ne reconnaît pas le génie de Léonard. Il voit un panneau de bois, un cadre doré, et il décide de réutiliser l’ensemble. Il recouvre la Joconde de sa propre peinture. Une œuvre médiocre, sans doute. Un paysage banal, un portrait fade, une scène religieuse sans âme.

Personne n’aurait rien su. La Joconde aurait disparu. Pas par vol, pas par incendie, pas par guerre. Par simple réutilisation. Par indifférence.

Combien de Jocondes ont disparu ainsi ? Personne ne le saura jamais. Combien d’œuvres majeures ont été recouvertes par des peintures mineures, parce que le support valait plus que l’image ? Combien de manuscrits ont été effacés pour être réutilisés, laissant des palimpsestes où l’on devine à peine ce qui a été perdu ? Combien de tablettes d’argile ont été brisées, de papyrus brûlés, de parchemins grattés ?

Ce qui a survécu n’était pas nécessairement jugé important sur le moment. Ce qui a survécu, c’est ce qui a eu la chance de survivre.

La mémoire n’est pas un stock que l’on constitue. C’est un accident que l’on constate. Nous ne décidons pas ce qui sera retenu. Nous décidons seulement de ce que nous faisons aujourd’hui, et nous espérons que quelqu’un, dans mille ans, jugera que cela valait la peine d’être conservé. Mais cet espoir n’est pas une garantie. C’est un pari.

Et ce pari, nous le faisons sans savoir. Sans savoir ce qui sera considéré comme important. Sans savoir ce qui sera compris. Sans savoir ce qui sera retrouvé. La Joconde a survécu parce que personne ne l’a recouverte. Mais personne ne l’a protégée non plus. Elle a survécu par accident.

Le Digital Dark Age : une ère sans mémoire

Ce phénomène porte un nom. On l’appelle le Digital Dark Age. L’expression désigne une période où une part massive de notre histoire récente pourrait être perdue, faute de supports et de logiciels lisibles.

Le terme a été popularisé par des informaticiens et des archivistes. Il décrit une situation paradoxale : nous produisons plus d’informations que jamais, et nous sommes moins capables que jamais de les conserver.

L’exemple du Domesday Book est instructif. En 1986, pour célébrer le 900ème anniversaire de l’original, la BBC a compilé une édition multimédia. Moins de vingt ans plus tard, les disques laser de 30 cm étaient obsolètes, et le matériel nécessaire pour les lire aussi. Il a fallu développer un système d’émulation pour accéder aux données. Paradoxalement, le Domesday Book original, vieux de 900 ans, était encore consultable, tandis que sa version numérique de 1986 ne l’était presque plus.

Le Digital Dark Age n’est pas une hypothèse. C’est une réalité documentée. Des données scientifiques, des archives administratives, des œuvres numériques ont déjà disparu. Elles existent peut-être encore sur un support quelque part, mais personne ne peut les lire.

Les trois propriétés de l’archivage

Pour comprendre cette fragilité, il faut comprendre ce que l’archivage exige. Trois propriétés fondamentales sont nécessaires pour qu’un document survive.

La disponibilité. Le document doit être là. Il doit exister physiquement, sur un support, à un endroit donné. Si le support disparaît, le document disparaît. Si le support est illisible, le document est inaccessible.

L’accessibilité. Le document doit pouvoir être trouvé et lu. Il faut pouvoir le localiser, l’identifier, l’ouvrir, l’interpréter. Un document stocké dans un format obsolète, sur un support que plus personne ne peut lire, n’est pas accessible. Il existe, mais il est perdu.

L’intégrité. Le document doit être préservé dans son intégralité, sans altération. Il doit être authentique, fiable, complet. Un document modifié, corrompu, ou partiellement perdu n’a plus la même valeur.

Ces trois propriétés sont des exigences. Elles ne sont pas des garanties. Un document peut être disponible mais inaccessible. Il peut être accessible mais altéré. Il peut être intact mais introuvable.

La mémoire numérique est plus fragile que la mémoire orale

On pourrait croire que le numérique a résolu le problème. Tout est stocké, sauvegardé, dupliqué. Les serveurs, les SSD, le cloud : nos données semblent éternelles.

Elles ne le sont pas.

Une disquette de 5 pouces est illisible aujourd’hui. Un CD devient difficile à lire. Un DVD suivra. Les formats changent, les logiciels disparaissent, les lecteurs ne sont plus produits. L’information est là, quelque part, sur un support que plus personne ne peut consulter.

Les données cryptées sont encore plus fragiles. Si la clé est perdue, le contenu est perdu. Il ne s’agit pas d’un support obsolète. Il s’agit d’un contenu inaccessible, même si le support est intact.

La mémoire numérique n’est pas plus durable que la mémoire orale. Elle est plus fragile, parce qu’elle dépend d’une chaîne technique qui peut se rompre à chaque maillon.

Nous détruisons ce que nous prétendons préserver

Il y a pire. Nous ne sommes pas seulement incapables de conserver. Nous détruisons.

Nous numérisons les vestiges archéologiques. Nous photographions les grottes, nous scannons les manuscrits, nous archivons les objets. C’est une bonne chose. Cela permet de conserver une trace de ce qui pourrait disparaître.

Mais nous recouvrons aussi. Nous bétonnons les sites. Nous enfouissons les vestiges. Nous construisons par-dessus. La numérisation n’est pas une préservation. C’est une représentation. La trace numérique n’est pas l’objet. Elle est une image de l’objet.

Et cette image est fragile. Elle dépend d’un support, d’un format, d’un logiciel. Elle peut disparaître. L’objet, lui, est détruit. Il ne reviendra pas.

Nous sommes les acteurs conscients de cette destruction. Nous savons que nous détruisons. Nous le faisons quand même. Parce que le coût de la préservation est jugé trop élevé. Parce que l’espace est limité. Parce que le développement passe avant. Parce que personne n’assume la responsabilité de dire ce qui peut être effacé.

Les Égyptiens effaçaient volontairement. Nous conservons involontairement. Mais nous détruisons aussi volontairement. Et le résultat est le même : ce qui survit n’est pas ce qui compte. C’est ce qui a échappé à l’effacement.

L’illusion de la conservation totale

Nous avons un besoin compulsif de tout conserver. La photo partagée à l’infini sur les réseaux sociaux. Le sourire de bébé. Le film des vacances. Les médias archivent la totalité des informations, jusqu’à la plus insignifiante. Les institutions filment et stockent tout. La vidéosurveillance numérise la réalité en continu. Conservée, stockée, jamais effacée, presque toujours perdue.

Cette frénésie de conservation produit l’inverse de ce qu’elle prétend accomplir. En conservant tout, nous ne transmettons rien. Le bruit de fond noie le signal. Ce qui émerge, ce n’est pas ce qui est important. C’est ce qui a été indexé, référencé, mis en avant par un algorithme. Ce n’est pas un choix humain. C’est un effet de la technique.

Et personne ne prend la responsabilité de dire ce qui peut être effacé. Les entreprises conservent ce qui leur sert. Les institutions conservent ce qu’elles doivent conserver. Les individus conservent ce qu’ils ne veulent pas perdre. Mais personne ne décide de ce qui mérite de survivre. Personne n’assume le rôle de sélectionneur. La sélection se fait par défaut, par accident, par oubli.

La question de l’archivage à long terme

Les entreprises et les institutions gèrent l’archivage à court terme. Elles conservent ce qui leur sert pendant la durée de la technologie et de la pertinence de l’information. Dix ans, vingt ans, parfois plus. Puis elles détruisent, ou elles laissent mourir.

Mais qui gère l’archivage de l’histoire ? Qui décide de ce qui doit être préservé pour les siècles à venir ? Personne. Il n’y a pas de politique de la mémoire à long terme. Il n’y a pas d’institution qui se charge de conserver ce qui pourrait avoir de la valeur dans mille ans.

L’UNESCO a identifié l’existence d’un patrimoine digital mondial. Elle a exhorté la communauté internationale à veiller sur son intégrité. Elle a publié des directives pour la préservation du patrimoine digital. Mais ces directives reconnaissent une chose : tout ne peut pas être préservé. Il faut choisir. Et le choix est politique.

Ce qui survivra, c’est ce qui aura eu la chance de survivre. Comme la Joconde. Comme les manuscrits de la mer Morte. Comme les tablettes d’argile de Mésopotamie.

La question que nous devons poser

Que restera-t-il de notre époque dans 10 000 ans ?

Peut-être quelques fragments. Des objets, des ruines, des données numériques déchiffrées par des archéologues du futur. Peut-être rien. Peut-être une trace si ténue qu’elle sera insignifiante.

La question n’est pas de savoir si nous pouvons tout préserver. Nous ne le pouvons pas. La question est de savoir ce que nous choisissons de transmettre. Et si nous faisons ce choix en conscience, ou si nous le laissons au hasard.

Ce que nous préservons aujourd’hui dit quelque chose de ce que nous sommes. Ce que nous perdons dit quelque chose de ce que nous ne voulons pas voir. Ce que nous détruisons dit quelque chose de ce que nous préférons ignorer.

Que transmettrions-nous si nous savions que quelqu’un devait recevoir cette mémoire dans 10 000 ans ?


Cet article ouvre la thématique de La Ligne des Mères. Pour découvrir la saga, voir la page Publications.

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